Histoire de Saint-Sauveur

Saint-Sauveur

Photo source: Photo Collections BAnQ 0004037799


Les débuts du ski dans la région

C’est en 1905 que les Laurentides font connaissance avec le ski. Cette année-là, des membres du Montreal Ski Club, habitués aux pentes du mont Royal, parcourent à travers bois et champs plusieurs kilomètres dans la région des Pays-d’en-Haut, et ce, jusqu’à Shawbridge où les attend le train du retour. Ils portent aux pieds des skis très longs attachés par des lanières de cuir, et n’utilisent aucun bâton, ou alors un seul comme pour la randonnée pédestre. La mode prend rapidement dans les cercles de la bourgeoisie anglophone montréalaise. Déjà en 1912, des centaines d’individus attendent à la gare Viger, skis en main, le train en partance pour « le Nord ».

Train skieurs St-Sauveur, vers 1940

À Saint-Sauveur, cet afflux de visiteurs est d’autant plus opportun que l’agriculture plafonne, l’industrie du bois stagne et le tourisme estival tarde à se développer. Le curé Labelle avait annoncé l'arrivée « de pleins chars (trains) de touristes » : les voici.

Le curé Desjardins de Saint-Sauveur enjoint ses paroissiens à ne pas rater une telle occasion : « Peu à peu l’on nous connaîtra mieux, on aimera notre village si pittoresque, l’on achètera une propriété, l’on y fera construire une résidence d’été, bientôt l’on y attirera aussi des amis … » Les familles hébergeant des skieurs afin d’augmenter leurs revenus s’entassent dans la partie arrière de la maison et réservent l’avant à leurs hôtes. Des villageois trouvent du travail dans les hôtels, ou sont employés à l’entretien des chalets et des résidences secondaires plus cossues des nombreux touristes de fin de semaine.
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Source photo : collection de la Société d’histoire et de généalogie des Pays-d’en-Haut, 44-05-114

Skieurs at St-Sauveur, 25 janvier 1942

Les skieurs dans les Laurentides sont bientôt si nombreux qu’en 1927, Percy Douglas, le président de la Canadian Amateur Ski Association, persuade la direction de la Compagnie des chemins de fer nationaux du Canada (CN) d’organiser des départs à leur intention. L’idée sera reprise la même année par le Chemin de fer Canadien Pacifique (CP).

Hill 69

Ainsi naissent les   « trains de neige » mieux connus sous l’appellation de « P’tit train du Nord », expression visant à les distinguer du « train du Nord » qui servait avant tout au transport de marchandises.

Ces trains de neige sont une expérience en soi : «Il venait beaucoup d’Anglais de Westmount, des étudiants de McGill surtout. Je me souviens du train Early Bird qui partait aux p’tites heures le dimanche matin. C’était un vrai carnaval! Il y en a qui sortaient leur violon, ou ben leur accordéon. Ça dansait en file indienne d’un wagon à l’autre.» (témoignage d’un conducteur de train, tiré de Allard, 2017, p. 173).

Route St-Sauveur

Les touristes, qui viennent également de Québec, Sherbrooke, Toronto, Boston, New York et de la Nouvelle-Angleterre, trouvent de l’exotisme à venir skier dans que les Américains appellent The Alouette Belt :

On retrouvait autour des petites gares ferroviaires une merveilleuse atmosphère locale; les villageois venaient en grand nombre assister à l’arrivée du train. Ils ne conduisaient pas de véhicules motorisés, mais des carrioles dont les clochettes tintaient joyeusement. Les habitants étaient chaussés de raquettes, ils étaient tous vêtus de fourrures et parlaient français.
Percy Douglas, My Skiing Years.
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Source photo : Collections BAnQ 0003723541

Membres Red Birds Ski Club et Jacrabbit vers 1930

Le P’tit train du Nord est d’autant plus important que les routes de l’époque posent de grands défis aux automobilistes. La route 11 entre Montréal et Mont-Laurier n’est asphaltée et déblayée l’hiver que jusqu’à Saint-Jérôme. Les routes secondaires 327 et 329, le plus souvent faites de terre et quelquefois de gravier, sont étroites, sinueuses et irrégulièrement entretenues. En comparaison, il arrive que deux locomotives tirent un convoi de skieurs pour éviter les retards dus aux accumulations de neige. Au cours de l’hiver 1938-1939, soit au plus fort de leur achalandage, les trains de neige emmèneront 112 000 personnes dans 300 convois.
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Source photo : Fonds famille Jackrabbit_Collection Musée du ski des Laurentides, P_2014.106

Arrivée des skieurs à Saint-Sauveur, vers 1940

L’industrie du ski transforme le paysage de la région. À la fin des années 1920, on dispute à Saint-Sauveur la première course de slalom des Laurentides. Ce type de descente est popularisé par le Red Birds Ski Club, formé de diplômés de l’université McGill et basé à Saint-Sauveur. Les membres du Club s’exercent notamment sur la Big Hill, qu’ils rebaptisent Côte 70 en l’honneur du recteur de l’Université McGill, Arthur Currie.

Alors qu’il commandait le Corps d’armée canadien durant la Première Guerre Mondiale, Currie s’était en effet distingué comme stratège à la bataille de la Côte 70, non loin de Lens dans le Pas-de-Calais. À noter que la Côte 70 de Saint-Sauveur est la première piste de ski alpin des Laurentides à avoir été pourvue d’un remonte-pente permanent. Ce dernier avait été fait installer en 1934 par le brasseur Frederick Pabst Jr, de Milwaukee.

Depuis 1905, le cœur du village est dominé par l’église Saint-Sauveur. Œuvre de l’architecte Casimir Saint-Jean (1864-1918), l’édifice à façade éclectique (mélange de styles historiques) semble regarder vers les pentes. Le déferlement des skieurs à chaque fin de semaine a rendu la rue Principale grouillante de vie. Ces derniers logent notamment dans l’ancienne maison Sloane (185), et trouvent à proximité de quoi combler leurs besoins : des magasins généraux (le bâtiment au #189 existe toujours), une boulangerie (7, rue de l’Église), une beurrerie (240, rue Principale) et un bureau de poste (197) intégré à la maison de l’ancien maire Joseph Chevalier (1869-1933). Au début des années 1930, le peintre André Biéler habite la petite maison située au 186, rue Principale, qu’il a lui-même repeinte en rose. Son oeuvre, nourrie de terroir québécois et où se rencontrent les visages et la nature de Saint-Sauveur, réalise une synthèse entre régionalisme et modernisme. Biéler reçoit sur place plusieurs amis peintres montréalais.
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Source photo : collection Société d’histoire et de généalogie des Pays-d’en-Haut, 44-05-1140

Côte 70, St-Sauveur, vers 1940

En 1932 est fondé à Saint-Sauveur le premier club de ski exclusivement féminin, le Penguin Ski Club présidé par Betty Sherrard. Ce club permettra notamment aux jumelles Wurtele de connaître une brillante carrière de skieuses professionnelles, de remporter chacune des dizaines de médailles et de se rendre aux jeux olympiques de Saint-Moritz en 1948.

Parmi la trentaine de clubs actifs à Saint-Sauveur dans les années 1940, on compte également celui des Hell’s Belles. Si, chez les anglo-protestants, on juge moralement acceptable – car profitable à leur développement – que des filles souvent mineures pratiquent un sport, la pudeur de ces    « beautés du diable », lorsqu’elles séjournent en pension, n’en est pas moins surveillée par des femmes d’âge respectable.

Du côté francophone, la notion même de club est considérée comme ennemie de la famille et des bonnes mœurs par le clergé catholique. De nombreux clubs sportifs francophones existent cependant dans plusieurs disciplines, et ce, dès 1910 : crosse, baseball, balle-molle en été ; raquette, hockey, patinage de vitesse en hiver. Le ski, perçu comme un loisir élitiste réservé aux anglophones, nécessitant de surcroît un équipement coûteux et fragile, est boudé au profit du hockey et de la raquette. La situation sera toute autre dans les années 1950 et 1960.
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Source photo : Collection Musee du ski des Laurentides,  P_2013.229

Mont Saint-Sauveur, 17 avril 2005

Cette période de changement occasionnera une nouvelle transformation du paysage sous l’impulsion de la voiture. Avec l’amélioration du réseau routier, l’augmentation des salaires et la démocratisation de l’automobile, les touristes d’un jour augmenteront et les hôtels de grande taille perdront de leur pertinence. Le romantique P’tit train du Nord cessera lui-même ses activités en 1960.

Saint-Sauveur encaissera mieux le choc que plusieurs municipalités des Laurentides. Sa situation à 45 minutes en voiture de Montréal incite de nombreux vacanciers d’autrefois à s’y installer de façon permanente. Le village pittoresque d’antan, que Percy Douglas comparait à une « petite Suisse », cède la place à ce que certains analystes nomment villégiaturbanisation. Les secteurs de la restauration et des boutiques spécialisées se développent, les services récréatifs et culturels se diversifient. La réunion des côtes 68, 69, 70 et 71 sous la bannière Mont-Saint-Sauveur en 1971, contribuera également à faire de Saint-Sauveur-des-Monts, un centre de renommée internationale. 

Recherche historique et iconographique, rédaction : Marc-André Lapointe et Samuel Mathieu

Installé à Saint-Sauveur depuis 2007, le Musée du ski des Laurentides aborde le rôle que cette activité a joué et joue encore dans le développement économique, touristique, technologique et culturel de la région des Laurentides, et perpétue le souvenir de tous ceux et celles qui ont contribué au progrès du ski comme sport de récréation et de compétition.
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Source photo : Photographe Pierre Vanacker. Libre de droit.

Crédits

Rédaction, recherche historique et iconographique : Marc-André Lapointe et Samuel Mathieu.

SOURCES

Serge Laurin, Histoire des Laurentides, Institut québécois de recherche sur la culture, 1989, 892 p. ; Michel Allard, Le cœur des Laurentides, Montréal : Septentrion, 2017, 240 p. ; Danielle Soucy, Des traces dans la neige, Montréal : Éditions La Presse, 2009, 256 p. ; Jean-Pierre Bourbeau, Laurentides : la belle randonnée, Québec : GID, 2005, 210 p. ; Jean-Pierre Bourbeau, Les Laurentides au temps du train du Nord, Québec : GID, 2013, 208 p. ; Musée du ski des Laurentides, site consulté en juillet 2017 sur le site Web du Musée du ski des laurentides. 

Les curieux trouveront d'autres explications concernant l’histoire des remonte-pentes sur notre panneau de Morin-Heights.



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Les Pays-d’en-Haut : entre ski et villégiature

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