Histoire de Jackrabbit

Jackrabbit, Portrait en studio, en 1878

Photo source: Photo : Fonds famille Jackrabbit, collection du Musée du ski des Laurentides, P_2015.540


Herman Smith Johannsen, dit Jackrabbit (1875-1987)

Peu d’individus ont incarné, dans l’imaginaire populaire, la discipline du ski de fond aussi bien que Jackrabbit Johannsen ne l’a fait pour les Laurentides.

Norvégien immigré aux États-Unis à l’âge de 24 ans, c’est en tant que vendeur de machinerie lourde pour les scieries et les chemins de fer qu’Herman Smith Johannsen découvre les forêts du nord de l’Ontario et du Témiscamingue.

Jackrabbit au Mont-Habitant, vers 1955

Il est depuis longtemps un skieur d’élite, pratiquant avec autant d’aisance le saut et la course. Ayant fait la connaissance des Cris, ces derniers l’honorent du nom de Okamacum Wapoos, ou Chief Jackrabbit (« Chef lièvre »), en référence à son habileté et à sa légèreté sur la neige. En 1929, la Grande Dépression nuit à ses affaires. Il quitte donc Cleveland pour Montréal, mais très rapidement, s’installe dans les Laurentides, avec l’intention d’y être « ingénieur de ski ». Il vivra de sa passion en contribuant à la partager.
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Source photo : Fonds Jackrabbit, collection du Musée du ski des Laurentides, P_2013.220

L'acteur John Wayne et Jackrabbit à Sun Valley, U.S.A., 1968

Johannsen enseigne dans différents centres de ski, organise des compétitions, aménage des montagnes, participe à la construction de tremplins, installe des remonte-pentes, mais par-dessus tout, trace de nouvelles pistes reliant les villages laurentidiens. Son approche est tout à fait digne de la simplicité volontaire :

«Les gens du chemin de fer m’ont donné un laisser-passer. Ils savaient ce que je faisais pour développer la région. Ensuite, j’ai tracé les pistes entre les hôtels, alors je trouvais toujours là de quoi manger.
J’utilisais ma connaissance du ski comme moyen d’offrir quelque chose aux gens. S’il y a quelque chose que vous puissiez faire pour aider les autres, rien ne vaut ça. Et puis on vous rendra la pareille.» (traduction libre).
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Source photo : Fonds Jackrabbit, collection du Musée du ski des Laurentides, P_2013.227

Jackrabbit et son épouse

Il passera trois années, de 1932 à 1935, à confectionner la piste Maple Leaf reliant Saint-Sauveur, Shawbridge (Prévost), Sainte-Adèle, Val-Morin, Sainte-Agathe, Saint-Jovite/Mont-Tremblant et Labelle, sur une distance pouvant dépasser les cent kilomètres. En 1939, commandité par la compagnie Imperial Tobacco, il réalise le Skiers’ Book, un guide de poche bilingue et gratuit contenant des cartes topographiques des Laurentides, affichant les sentiers de randonnée tracés ou possibles, les pistes de descente et les remontées mécaniques.
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Source photo : Fonds Jackrabbit_2, collection du Musée du ski des Laurentides, P_2013.225

Jackrabbit à la Gare Val-David, 1975

À cette date, les sentiers défrichés et balisés pour le ski de fond par Johannsen et ses émules constituent un réseau de 1 600 km ; du jamais vu en Amérique du Nord. Le guide attire l’attention de promoteurs de ski du Québec (Cantons de l’Est, Rawdon, Lac Beauport), de l’Ontario et des États-Unis, qui invitent Johannsen à développer leurs centres, incluant sauts, pistes de randonnée, de descente et de slalom.

Alice Johannsen mentionnera plus tard qu’on n’hésitait pas à capitaliser sur le nom déjà célèbre de son père, mais qu’une fois le travail accompli, immanquablement de nouveaux joueurs entraient en scène pour s’en disputer les bénéfices.

Jackrabbit, de son côté, couvrait à grand peine ses propres dépenses. Heureusement l’athlète ne s’en souciait guère : « Je suis vraiment un coureur de bois. J’aime le défi quand le travail est neuf, mais je me fatigue dès que les querelles commencent ».
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Source photo : collection du Musée du ski des Laurentides, P_2013.215

Jackrabbit avec sa casquette du CP

Il ne soupçonnait pas combien de lecteurs du Skiers’ Book ne s’intéresseraient en fait qu’aux remontées mécaniques, et nullement aux sentiers de randonnée. L’invention quasi simultanée de Moïse Paquette et d’Alexander Foster vers 1930 – un câble sans fin enroulé à la jante de la roue arrière d’une voiture, actionné par le moteur et auquel s’accrochent tant bien que mal les skieurs pour grimper la pente – a connu une rapide diffusion en Amérique du Nord, et donné lieu à des innovations dont la plus récente est le télésiège (Mont-Tremblant,1939).

Pour Jackrabbit, qui n’estimait rien tant que la santé, l’effort physique et le contact avec la nature, il était impensable qu’on pût désirer, non seulement payer pour faire du ski, mais encore, pour reprendre le mot de Percy Douglas, se transformer en « skieurs yoyo qui ne se lassent jamais de monter et de descendre à longueur de journée». Malgré la résistance de Jackrabbit et de ses amis, le déclin de la pratique du ski de fond semble irrémédiable.
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Source photo : Fonds famille Jackrabbit_Collection Musée du ski des Laurentides, P_2015.719

Jackrabbit et sa fille, Lac Pelletier, 1983

Il faudra attendre la fin des années 1960 pour assister à la renaissance de cette discipline. Face aux bouleversements qui affectent le ski alpin, le ski de fond apparaît porteur du discours utopiste et revendicateur de la contre-culture. Peu propice à la sophistication, il a su conserver une simplicité proche de ses origines.

La reprise du « train de neige » pour une journée à l’occasion du centième anniversaire de Jackrabbit est symbolique de cette renaissance. Jackrabbit, qui skiait toujours, faisait partie du convoi, tout comme trois ans plus tard, en 1978, lorsqu’on tenta de rétablir le P’tit train du Nord sur une base plus constante. Le célèbre train traversa les Laurentides pour une dernière fois le 15 novembre 1981.

Herman Smith Johannsen s’est éteint en Norvège en 1987, à l’âge de 111 ans.
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Source photo : Hooffer Birkert, Fonds Jackrabbit, collection du Musée du ski des Laurentides, P_2014.12v.

Crédits

Rédaction, recherche historique et iconographique : Marc-André Lapointe et Samuel Mathieu.

SOURCES

Texte Jackrabbit:
Alice Johannsen, The Legendary Jackrabbit Johannsen, Mcgill-Queens University Press, 1993, 312 p. ; Michel Allard, Le cœur des Laurentides, Septentrion, 2017, 240 p. ;  Danielle Soucy, Des traces dans la neige, Éditions La Presse, 2009, 256 p. ; Serge Laurin, Histoire des Laurentides, Institut québécois de recherche sur la culture, 1989 ; Musée du ski des Laurentides, site consulté en juillet 2017 (site web du Musée du ski des Laurentides).



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Les Pays-d’en-Haut : entre ski et villégiature

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